lundi 9 mai 2016

Almodovar : "Le cinéma, la seule addiction à laquelle je ne renoncerai jamais"

Artistes : C’est l’un des plus grands réalisateurs mondiaux. Vendredi 6 mai, 20h10 : Pedro Almodovar dévale les marches du cinéma parisien Les Fauvettes, en jeans, baskets blanches, blouson multicolore, la chevelure ébouriffée. Depuis près de 30 ans, il a conquis une place au soleil, quelques Oscars et Prix à Cannes dans la poche, mais sans Palme d’Or : de Talons aiguilles à La Piel que habito, en passant par Tout sur la mère, Parle avec elle ou En chair et en os, il a marqué des générations de cinéphiles par son audace, son sens narratif, ses portraits de femmes. 

Pendant près de 90 minutes, l’œil malicieux, heureux d’être là malgré les vicissitudes liées à l’implication de sa maison de production dans l’affaire des Panama papers, il a répondu cash aux questions de Jean-Pierre Lavoignat à l’occasion de sa venue en France pour la sortie de son dernier film Julieta et sa sélection en compétition officielle au Festival de Cannes. Florilège.



Promotion
"Je n’aime pas beaucoup ça. A l’exception du fait que cela me permet de prendre conscience de mon travail ."

Palme d’or
"La seule absence à laquelle on puisse survivre, c’est celle de la Palme d’Or !"

El Deseo 
"Le nom de la maison de production créée avec mon frère a été trouvé en même temps que j’écrivais le scénario en 1986 de La ley del deseo. C’était mon premier film. Le désir, c’est définitivement le meilleur carburant de la vie."

Cinéma 
"Le monde du cinéma nous dépasse, nous embrasse. Il est plus grand que nous ! A l’instar de ce grand mur blanc, sur lequel je vis mon premier film : un mur impressionnant ! Je ne me souviens plus du premier film vu, mais ce devait être un musical. En revanche, je me souviens très bien avoir vu vers 10-11 ans un film d’Ingmar Bergman, et beaucoup de westerns."

Seulement Almodovar sur les affiches
"C’est plus direct. Pour ma mère, il aurait fallu que ce soit Pedro Almodovar Caballero. C’est quand même mieux plus court !"

Les femmes, d’abord.
"Dans la Mancha, j’ai vécu jusqu’à 10 ans dans un environnement uniquement composé de femmes (ma mère, mes sœurs, des voisines). Elles parlaient, elles travaillaient, elles chantaient, elles étaient du côté de la vie, une véritable source d’inspiration pour la fiction. A l’inverse, les hommes étaient du côté de l’absence et de l’autorité. Je leur ai donc souvent écrit des rôles dramatiques, de créateurs psychopathes."

Sources d’inspiration ?
"Les faits divers ! Exemple : pour Tout sur ma mère, j’ai été inspiré par un article d’El Pais sur les médecins transplanteurs qui prenaient des leçons d’art dramatique pour apprendre à annoncer les mauvaises nouvelles aux patients."

Complexité des intrigues ?
"Je fonctionne à l’instinct. Par exemple, alors que je préparais Talons aiguilles, je regardais la TV. La présentatrice TV annonce un fait divers la mort d’un individu. Et je me suis imaginé qu’elle s’avouait coupable du meurtre, en direct à la TV ! Il me faut donc du temps pour imaginer toutes ces couches successives d’intrigues et aller jusqu’au bout. Pour moi, être scénariste, c’est comme être détective."

Crédibilité, y croire jusqu’où ?
"Pour Julieta, j’ai eu des doutes jusqu’au bout. Le public allait-il croire que le même personnage pouvait être incarné par deux actrices différentes ? Pour moi, Alfred Hitchcock est le plus génial, car le plus invraisemblable sur le plan du réalisme. Ce qui fait qu’on y croie, c’est le naturel des acteurs. La vérité est dans le cœur de l’actrice quand elle joue. Au point de faire croire à l’impossible, comme Carmen Maura dans La Loi du désir qui parvient à faire croire qu’elle était un homme, plusieurs fois abusé par son propre père !"

Acteurs
"J’attends d’eux un miracle de tous les jours. Cela ne peut se produire qu’à deux conditions : convaincre mon acteur qu’il est le meilleur au monde pour le rôle que je lui ai écrit ; et que je suis le meilleur réalisateur au monde pour le faire parvenir à son meilleur ! J’ai eu la chance de travailler avec les meilleures actrices et acteurs de la génération. Je n’ai jamais écrit spécifiquement pour un acteur ou une actrice en particulier, à quelques exceptions près : Carmen Maura pour Femmes au bord de la crise de nerfs ; Penelope Cruz pour Volver ; Antonio Banderas pour Attache-moi ; Victoria Abril pour Attache-moi, Talons aiguilles et Kika ; Rossy di Palma pour Julieta."

Lumière
"J’ai tourné pour la première fois avec Jean-Claure Larrieu. Il est très doué, parle bien espagnol, avait déjà travaillé avec Isabel Coixet. Je lui ai montré beaucoup de Caravage et de Velasquez pour les corps, des impressionnistes, Matisse et Hockney pour les intérieurs. Ce qui m’a beaucoup influencé, c’est la manière dont Godard utilise les couleurs, dans un style pop."

Digital
"Je suis un nostalgique de la pellicule. Avec la Alexa, j’ai pu donner de la profondeur aux volumes, ce que ne permet pas le digital habituellement. Mais dans le fond, je continue d’être un réalisateur analogique."

Alberto Iglesias
"Une collaboration essentielle qui dure depuis 20 ans. Il est à moi ce qu’est Nino Rota à Fellini ou Bernard Herrman à Alfred Hictchcock. Là, j’ai voulu faire un drame austère. C’est pourquoi la chanson n’intervient qu’en toute fin, ce qui est inhabituel. Elle exprime ce qu’aurait voulu dire Emma."

Classique ?
"Si j’étais devenu un classique, je ne serais plus en compétition à Cannes ! Ce qui a changé par rapport à mes premiers films, ce sont les différences de tons. J’ai montré que j’étais capable d’évoluer. Mes films ont bien survécu à leurs 30 dernières années !"

Pourquoi filmez-vous ?
"C’est une nécessité absolue. Je suis accro ! C’est la seule addiction à laquelle je ne renoncerai pas, sauf pour mourir. Je ne décrocherai jamais !"

Des envies ?
"Catherine Deneuve ! J’aimerais tourner avec elle maintenant. Elle m’intéresse beaucoup."

Julieta, en compétition le 17 mai, en salles le 18 mai

Travis Bickle


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